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Colloque Radioactivité et santé Bruxelles 2012


Nous avons réuni ici les documents concernant ce colloque sur les risques et la radioprotection des faibles doses.


Au nom du Grappe, qui n’est pas comme certains pourraient le penser une association de vignerons mais le groupe de réflexion et d’action pour une politique écologique, je vous souhaite la bienvenue à ce colloque consacré à la relation « Radioactivité et Santé ». Plus précisément, nous allons aborder essentiellement la problématique des risques des faibles doses d’irradiation, c'est-à-dire celles qui ne provoquent pas d’effets mesurables à court terme et qu’on pourrait a priori considérer comme inoffensives.
Pour introduire les débats, je vais brosser un bref historique de la connaissance des risques pour déboucher sur la situation actuelle, plus d’un siècle après la découverte de la radioactivité. L’intérêt de cet historique est de montrer que le contexte, politique et social, a une grande importance dans la perception des risques.

C’est en 1895 que Wilhem Conrad Roëntgen découvre les rayons X. En 1896 déjà, Edison et Tesla avertissent des dommages provoqués par les rayons X. Clarence Dally, assistant d’Edison, est victime d’une radiodermite; il est amputé d’un bras et mourra des complications de cette radiodermite en 1904.

Mais, dans les années 1925-1929, c’est un autre type de conséquence qui est mis en évidence chez les jeunes ouvrières travaillant dans l’industrie horlogère. Chargées de peindre les aiguilles avec une peinture au radium, elles effilaient le pinceau sur leurs lèvres. H.Martland, pathologiste du New Jersey, identifie le rayonnement du radium comme cause des nombreux cancers de la mâchoire diagnostiqués chez les jeunes femmes. A la même époque, en 1927, Herman Muller démontre que les rayons x causent des dommages génétiques chez la mouche drosophile ; il reçoit le prix Nobel de biologie pour ses travaux.

Les années 1930 voient assez curieusement se développer un discours très favorable à l’usage de la radioactivité. On vante les mérites d’un dentifrice au radium, de crèmes pour la peau et même d’eaux minérales radioactives.

Les années de guerre se terminent avec le largage de deux bombes atomiques sur le Japon … qui annoncent une nouvelle époque, celle de la guerre froide et de l’équilibre de la terreur, sans que l’image de l’énergie nucléaire soit vraiment ternie.
L’espoir revit d’une utilisation pacifique d’une énergie qui plus que jamais, fascine.

En 1952, le président des Etats-Unis, Dwight Eisenhower, lance le programme « Atoms for peace ». Objectif : convaincre les citoyens américains et le monde du caractère bénéfique de l’énergie nucléaire. La promesse était : l’électricité nucléaire sera trop bon marché pour qu’on prenne la peine de mesurer sa consommation (too cheap to meter). Le Commissariat à l’énergie atomique (AEC), institution civile est sous contrôle des militaires. Pendant les années 50 et au début des années 60, les autorités US multiplient les initiatives et dépensent des sommes d’argent considérables pour développer les applications civiles du nucléaire.
En 1957, l’AEC met en place sa division Plowshare (soc de charrue – référence biblique sous-jacente) avec l’objectif de montrer au monde que la technologie nucléaire peut faire des miracles tout en étant bénigne, quels que soient les faits attestant du nucléaire.
On comprend, dans ce contexte, l’accueil hostile et incrédule réservé en 1957 à l’étude d’Alice Stewart, épidémiologiste britannique, laquelle montrait que les faibles doses de rayons X du fait des radiographies subies par les femmes enceintes peuvent provoquer la leucémie chez l’enfant qu’elles portent.
A la même époque, en Europe, six pays signent le traité de Rome qui fonde le marché commun européen (Allemagne, France, Belgique, Italie, Pays-Bas et Luxembourg). Ils signent en parallèle le traité Euratom qui institue la Communauté européenne de l’énergie atomique dont la mission (article 1 du traité), est de contribuer, par l’établissement des conditions nécessaires à la formation et à la croissance rapides des industries nucléaires, à l’élévation du niveau de vie dans les Etats membres.
Au cours des années 60, le programme Plowshare aux Etats-Unis s’avère être un échec complet, après que des projets fous du type de Chariot soient abandonnés. Pour rappel, Chariot consistait à creuser un nouveau port dans les côtes de l’Alaska en faisant exploser six bombes à hydrogène.
Cela n’a pas empêché une puissante culture du déni de s’enraciner dans les esprits, tant des scientifiques que des industriels. Cette culture explique, sans le justifier, le silence assourdissant des instances internationales responsables en matière de risque des radiations et de radioprotection comme la CIPR, pendant la longue période des essais nucléaires atmosphériques qui a entrainé la contamination irréversible de l’hémisphère Nord par des radioisotopes de longue durée de vie.

Au début des années 70, cette même culture du déni explique le rejet sans examen, ni argumentaire, des avertissements lancés par des spécialistes des radiations comme Karl Morgan et John Gofman, lesquels mettent en avant des éléments probants montrant que les risques des radiations et surtout des contaminations sont plus importants qu’affirmé.
En 1977, Mancuso et al montrent que les travailleurs de l’usine de plutonium de Hanford qui ont reçu au long de leur carrière une dose cumulée de 30 mSv, sont victimes du cancer alors que la valeur limite à ne pas dépasser, selon les recommandations de la CIPR, est de 50 mSv par an !
La même CIPR, dans sa publication 26 de la même année 1977, fixe la valeur limite pour le public à 5 mSv /an et considère que l’existence d’un seuil de dangerosité est une hypothèse crédible.

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1er intervenant - Docteur de Salle de Bruxelles

Je voudrais poser une question un peu médicale à Mr Fernex et éventuellement à Luc Michel. On a parlé un peu de certains espoirs, enfin j’ai compris que c’était un espoir, dans ces études sur les drosophiles qui avaient été soumises à Tchernobyl aux radiations ; pendant un certain nombre de générations, il y avait formation d’une enzyme qui pouvait, grâce à ses peroxydes stabiliser les mutations. Est-ce que ce ne pourrait pas être une piste justement pour le traitement de ces maladies génétiques qui semblent être le plus redoutable problème après des irradiations massives comme il y en a eu ?

Marc Molitor : Monsieur Fernex, avez-vous bien entendu la question ?

Michel Fernex : je ne sais pas si j’ai bien saisi la demande. Il est question donc d’une enzyme en mesure de détoxiquer les peroxydes ; elle est connue dans notre organisme qui dans son métabolisme normal produit des peroxydes et les détruit constamment. On peut renforcer cette activité avec des vitamines E et A, des carotènes et des bêtacarotènes. C’est une chose connue ; Ce qui est intéressant, c’est que l’activité d’une enzyme donc d’un ferment dans l’organisme peut être stimulé, et s’il est stimulé, on devient plus en mesure de détruire ces peroxydes, plus en mesure de survivre sans altération dans un milieu radioactif. Et cela des animaux y parviennent très très vite lorsque le cycle de reproduction est rapide, comporte une semaine comme chez les drosophiles et on n’est pas tellement surpris qu’elles y soient parvenues.
Ce qui surprend, c’est que les petits mammifères n’y parviennent pas, en 10 ans càd en 20 générations ; on aurait pu penser qu’en 20 générations, on arriverait à un certain degré de résistance ; ce n’est pas le cas ou ce n’est pas encore le cas, ou cette résistance est relative et s’accompagne d’autres dommages que j’ai cités c'est à dier la mort intra-utérine.

Marc Molitor : Vous avez bien compris la réponse ?

Docteur de Salle : oui, oui merci. Il a bien répondu à la question que je posais.

Marc Molitor : Merci. D’autres questions ?

2éme intervenant Yves Lenoir « Les enfants de Tchernobyl Belarus »

C’est encore une question pour Michel Fernex.
Tu nous as dit, Michel, que les oiseaux manquaient de bêtacarotène, que leur plumage était gris ; d’où vient cette carence en bêtacarotène ?

Michel Fernex : Donc, dans le mécanisme de destruction des peroxydes, il y a une consommation de ces corps et on décharge les bêtacarotènes. Les bêtacarotènes sont utilisés à tout bout de champ ; par exemple pour faire de la couleur. Une chose est claire, c’est que les corbeaux qui ont de la mélanine pour colorer leur plumage sont plus résistants que les rouges- gorges par exemple. C’est très évident à Tchernobyl. Et chez les autres oiseaux, il y a une carence en bêtacarotène du fait de l’utilisation constante de ces enzymes dont on a besoin pour se détoxiquer.

Yves Lenoir: C’est toujours partiel dans la réponse.

Michel Fernex : tu peux répéter ?

Yves Lenoir : donc ils consomment leur propre bêtacarotèn

Michel Fernex : Oui, alors si vous voulez, les bêtacarotènes, on les met dans le plumage mais la femelle les met dans ses œufs donc la femelle est déjà plus vulnérable, par la ponte ; donc la consommation, on en fait mais dans un milieu radioactif, la consommation augmente et tous les oiseaux deviennent gris.

Marc Molitor : Je vous conseille à tous de vous promener une heure dans la nature avec Michel Fernex ; vous apprenez en 1 heure une série de choses absolument extraordinaires. J’ai pu faire cette expérience, je m’en souviens encore.

3éme intervenant «Association enfants de Tchernobyl»

Voilà, moi je voudrais aussi m’adresser à Michel Fernex et avoir un peu son avis sur le traitement par la pectine parce que nous avons donné nous-mêmes de la pectine aux enfants qui repartaient. Et puis on se demande un peu si c’est valable, si ça l’a été, dans quelle mesure cette absorption par la pectine du césium 137, c’est vraiment quelque chose? Voilà est-ce qu’il faut continuer?

Michel Fernex :Alors c’est clair, quand on parle de bêtacarotène, de vitamines, on se bat contre quelque chose qui est dans l’organisme, ces radionucléides toxiques dont on n’arrive pas à se débarrasser. La pectine, c’est un autre stade. La pectine, c’est l’entrée des radionucléides dans l’organisme par voie digestive. Actuellement, dans toutes les zones au bout de quelques années, le risque pour la population est l’irradiation interne qui reste beaucoup plus toxique que l’irradiation externe par des mécanismes que personne n’explique mais c’est une réalité que l’on vérifie toujours.
L’irradiation interne, il faut l’éviter et la pectine a la capacité de fixer des métaux lourds, et si vous prenez le césium, les dérivés de l’uranium, et le strontium, ces différents isotopes radioactifs sont bloqués par la pectine et traversent le système digestif jusqu’à l’élimination par les selles. C’est un peu plus complexe que cela parce que la pectine, qui est une grande molécule de sucre, et qui n’est pas absorbée parce qu’elle est surdimensionnée, peut être transformée par les bactéries du colon au bout de quelques jours. Celles-ci s’adaptent à ce sucre, le fragmentent et en permettent l’absorption. Et chose étrange, la pectine dans l’organisme, arrivée sous forme de fragments qui conservent leur activité, mobilise les métaux lourds, mobilise le césium, le strontium et les dérivés de l’uranium, les met en circulation et augmente l’élimination urinaire. Dans beaucoup de pays, comme en Biélorussie, on mesure l’efficacité de la pectine par la diminution de la charge radioactive globale du sujet. Il faut un gammamètre, des instruments. On ne mesure pas dans les selles ce qui est parti parce que c’est difficile. Mes amis ont refusé de mesurer dans l’urine parce qu’il est difficile de collecter les urines chez les enfants étant donné qu’ils sont peu disciplinés, du reste les adultes aussi… mais par contre, les Allemands et les Russes ont étudié les pectines. Et après la prise de pectine, l’élimination du strontium dans les urines augmente. C’est Medadopect qui est fabriqué en Allemagne qui a cette propriété et les pectines utilisées en Russie sont des pectines d’algues. Medadopect, c’est la même que celle utilisée en Biélorussie. Mais les Russes ont une pectine d’algues très efficace qui encore une fois augmente l’élimination urinaire.
Donc on lit partout que la pectine empêche l’absorption des métaux lourds ; en réalité, elle favorise aussi l’élimination des métaux lourds. C’est un double mécanisme qui est très rarement cité.

Marc Molitor : Merci Michel Fernex

4ème Intervenant Gilbert Eggermont

Gilbert Eggermont : Je voudrais communiquer une petite réflexion aux auteurs en me basant sur la conclusion de Mr de Saint-Georges : « Tout est question de dose ». Ne faut-il pas réfléchir à cela ? Est-ce que la dose couvre encore la réalité ? C’est un système abstrait qu’on a développé, très performant en radioprotection mais vu l’évolution de nos connaissances récentes, est-ce que cela suffit ? Et surtout, pour l’autre problème évoqué des courtes durées de vie, des isotopes de courte durée de vie, je n’ai pas entendu évoquer le problème des gaz nobles rejetés presque tous par les centrales nucléaires, le xénon 133 par exemple, où il y a une différence entre certaines centrales. Doel ne rejette plus ou organise le captage pour décroissance. Tihange ne le fait pas ; je donne une explication. Quand on regarde la dose des leucémies ; on ne sait pas expliquer les leucémies, les grosses causes des leucémies, ni en Allemagne, ni ailleurs. Avec la dose, on ne sait plus expliquer. C’est trop faible mais est-ce-que cela suffit ? Il y a un certain effet d’inhalation directe ; Je ne suis pas d’accord avec la réflexion de Mr Michel sur l’intégration d’une concentration en becquerel par m3 dans laquelle on vit quelques jours, là je pense qu’il y a dans la logique quelque chose qui ne va pas mais estimer l’exposition à une radioactivité pendant quelques jours de très courte durée est quelque chose de très difficile mais qui est réel autour de chaque centrale nucléaire et qui pourrait être le seul facteur pour éventuellement expliquer la situation. Donc, avec aussi la sensibilité différente des individus pour les rayonnements ionisants qu’on connait maintenant, est-ce-qu’on peut encore tenir à cette notion, ce concept très performant de dose ?

Marc Molitor : Merci pour cette réflexion de Gilbert Eggermont, qui est spécialiste de la radioprotection en Belgique, qui a été président de l’Association belge de radioprotection. Qui souhaite répondre à ces interpellations parmi les conférenciers ? Il y a Michel, Inge, et Luc Michel. Vite, je vous en prie. On va d’abord parler avec Luc Michel, puis avec Michel Fernex, puis avec Inge Schmitz.

Luc Michel :: Je crois que vous avez tout à fait raison. La réponse ne va pas être isotopique ou radiologique à notre stade. Elle va être épidémiologique. Voilà où on en est et c’est ce que mes collaborateurs et moi, nous nous demandons depuis plus de 13 ans. Nous regrettons que depuis 1986, il n’y ait pas eu de suivi épidémiologique au niveau européen. Il y a un petit espoir avec le registre du cancer, c’est de peut-être nous dire dans 1 an, 2 ans, 3 ans, 4 ans «tiens, il y a quand même un problème ; tous les nouveaux cas de cancers de thyroïde papillaire qui arrivent surviennent chez des gosses, des enfants qui avaient moins de 5 ans, ou moins de 10 ans avant Tchernobyl»; c’est de là que la réponse va venir.

Marc Molitor : Vous voulez dire, Mr Michel, en réponse à la question de Gilbert Eggermont qu’on ne peut pas se fier à un modèle relation dose-effet tel qu’il existe et qu’il s’agit d’autres types d’approche ?

Luc Michel : Je suis d’accord avec vous lorsque vous dites que citer des becquerels, cela ne suffit pas. Ce qu’il faut savoir, c’est la dose absorbée, donc on va passer à un calcul, à une mesure en Sievert. Alors, est-ce qu’un patient, est-ce qu’un homme accumule autant de millisievert qu’une femme ? Il y a d’autres grands non-dits dont j’ai eu l’occasion de discuter avec un collègue ce matin ; cela a été dit d’ailleurs par Mr de Saint-Georges que si vous ne fréquentez pas les hôpitaux, votre irradiation naturelle est de 99%.
Si vous fréquentez les hôpitaux et surtout un service de médecine nucléaire, faites gaffe, hein ! Parce que là il y a un grand non-dit aussi. Il y a d’ailleurs des dispositions qui sont prises par la santé publique pour contrôler tous les services de médecine nucléaire. Vous prenez le cas d’un patient de 70 ans, qui souffre d’un adénome de la parathyroïde, qui va avoir une scintigraphie au technétium et au MIBI, qui a des problèmes coronarien et cardiaque, à qui on va faire un CTSCAN myocardique, à qui on va faire une scintigraphie au thallium myocardique. Ce patient recevra en l’espace de 10- 15 jours 30 millisievert, c’est autre chose que Tchernobyl cela ! Et ça, on n’en parle pas.

Marc Molitor : Je vais donner la parole à plusieurs intervenants en réponse à l’interpellation très importante de Gilbert et puis après, on reviendra à Gilbert pour voir s’il estime que ces réponses sont bien des réponses à son interpellation. Michel Fernex, Inge Schmitz et Louis de St Georges, et puis après Annie Thébaud-Mony.

Michel Fernex : Les publications récentes sur la non-innocuité des examens radiologiques en cardiologie en Amérique ont montré que s’il y avait une survie de 20 ans, les cancers augmentaient de façon dramatique et qu’il fallait repenser l’utilisation de toutes ces technologies en réduisant les doses. Donc, ce n’est pas sans danger.
Je suis très gêné quand on parle de doses. De quoi parle-t-on ? Alors, si on parle de ce qu’il y a dans l’environnement, de l’iode ou d’autres radionucléides, là on fait des mesures, il y a des instruments pour le faire. L’organisme est plus complexe que cela. L’organisme a une particularité, c’est qu’il a des âges différents. Par exemple, certains considèrent que l’embryon est mille fois ou 100 fois plus sensible à une dose donnée que l’adulte. Le fœtus, on l’a déjà montré avec des travaux qui ont été cités, est beaucoup plus sensible que l’enfant, mais l’enfant autour de la naissance est encore énormément plus sensible à une dose donnée, et peut-être que tous ces chiffres qu’on voit en Belgique avec les cancers de la thyroïde de l’enfant sont liés à l’âge auquel l’enfant pas né ou déjà né a été irradié. Donc, on est dans une phase de très haute sensibilité à une très faible radioactivité et cette sensibilité baisse avec l’âge. Les personnes âgées qui ont beaucoup moins de divisions cellulaires par unité de temps sont relativement protégées par rapport à un enfant, un adolescent ; un enfant à l’âge de la puberté a de nouveau une période à risque. Donc, la dose par individu doit être nuancée. Son effet peut varier de 1 à mille ou de 1 à 100, et il faudrait en tenir compte. Et puis, les travaux de Bandazhevsky ont aussi montré que dans la dose interne, elle n’est pas laissée au hasard ; on calcule toujours la dose quand on place quelqu’un dans un appareil pour mesurer sa charge en radionucléides ; on donne telle quantité/kg. Mais là aussi, il y a des variations de 1 à 100 selon l’organe. Avec la même dose globale qui a été calculée dans un anthropo- gammamètre, on a 1 chiffre mais un chiffre qui varie de 1 à 100. Par exemple, chez le petit enfant, on peut avoir 1200 Bq/ kg de pancréas ou de thymus et puis de l’autre côté, dans la peau ou dans le tissu graisseux extraordinairement peu, même dans le foie, il peut y en avoir 50 fois moins ou 100 fois moins. Donc, la dose c’est : à quel âge ? À quel organe ? La dose est plus élevée dans l’environnement mais l’environnement d’organismes enfantins est quelque chose qu’il faut analyser de façon très spécifique.

Marc Molitor : Merci pour ce débat vraiment central.

Inge Schmitz-Feuerhake : Je voudrais dire quelque chose concernant la dosimétrie dans l'accident de Tchernobyl. Le problème dont nous devons nous occuper davantage en tant que protecteurs de l'environnement, est celui de savoir comment on calcule cette dose. En cas d'incorporation de nucléides, par exemple, on ne peut pas mesurer cette dose. On peut seulement mesurer correctement les choses dans le cas d'un travailleur dans une centrale nucléaire qui porte un dosimètre sur lui. Dans ces conditions, on peut mesurer correctement la radiation à laquelle l'extérieur de son corps est soumis. Mais, on ne peut pas mesurer ce qu'il respire et ce qu'il absorbe via son tube digestif; il s'agit là de substances de l'ensemble du système périodique qui sont métabolisées par l'organisme et on fait semblant de savoir exactement ce qui arrive à ces produits à l'intérieur de cet organisme. L'ICRP a fixé un facteur de dose pour chaque nucléide qui indique combien de sievert ou de millisievert sont produits par l'inspiration d'un becquerel de ce nucléide. Cette dose sert de base de calcul pour évaluer l'exposition. Si je commence en quelque sorte par la fin, le facteur de dose pris en compte est le même pour tous les adultes, qu'ils soient en bonne santé ou malades. Ce facteur est établi à l'aide d'un modèle de calcul très compliqué. On reconstitue le métabolisme complet de l'organisme humain et on doit savoir dans quel organe chaque substance se dépose, en quelle quantité et combien de temps elle va y rester. C'est tout cela qui détermine la dose. Et, tous ces paramètres sont adoptés sans marge d'erreur ou intervalle de confiance. Or, pour tout scientifique, il est impossible d'avoir un résultat de calcul sans marge d'erreur. L'affirmation “la dose est trop faible pour l'effet constaté”, puisque c'est toujours cela l'argument, serait seulement digne de confiance, si on faisait un calcul de “worst-case”. Nous entendons donc souvent que ces estimations sont conserva- trices, càd qu'elles se situent du côté sûr, comme disent les “calculateurs” officiels. Mais quand on voit comment ces facteurs de dose sont établis, cela n'est pas exact. Les nombreux paramètres, les nombreux facteurs métaboliques qui entrent dans le calcul, reposent sur des essais sur animaux. Ce sont, dans les meilleurs cas, des valeurs médianes qui sont pris en compte sans intervalle de confiance. On peut dire qu'il existe depuis quelques décennies une critique relative à ces facteurs de dose et ce procédé de calcul qui montre que lorsqu'on exa- mine les intervalles de confiance de ces calculs, que les facteurs de dose peuvent être différents et ce de plusieurs ordres de grandeurs. Jusqu'à ce jour, personne n'a pu démontrer que les méthodes de calcul officielles amènent au bon résultat.
A cela il faut ajouter que la seule valeur quantitative dont on dispose pour calculer la dose dans le cas d'une centrale nucléaire est la valeur d'émission, càd les émissions via les rejets dans l'air et dans l'eau, qui doivent être quantifiées pour chaque nucléide. Tout le reste est calculé à l'aide de modèles… la situation climatique par exemple, la façon dont ces isotopes se dispersent dans l'environnement, comment ils pénètrent dans l'organisme humain. Personne ne connaît les limites inférieures ni les limites supérieures et nous voyons à l'aide des effets, puisque ceux-là sont présents, que ces estimations des doses ne peuvent pas être correctes. On peut d'ailleurs vérifier cela à l'aide de la dosimétrie biologique. Cela a été fait de nombreuses fois suite à l'accident de Tchernobyl. Est-ce que je peux encore dire quelque chose par rapport à l'établissement des doses dans le cadre de cet accident. Les doses que nous avons prétendument reçues lors de cet accident ici en Europe, ont été calculées par les Nations Unies, par le Comité UNSCEAR et sont basées sur les hypothèses suivantes:

  • tous les nucléides lourds sont retombés dans un rayon de 100 km autour de la source d'émission, c'est-à-dire le réacteur;
  • en-dehors de ce rayon, seuls l'iode et le césium ont été dispersés.

Il est clair que cela n'est pas exact puisque des particules de plutonium ont migré jusqu'en Norvège. Cela a été mesuré là-bas. Cela aboutit au calcul d'une toute petite dose ;on trouve qu'il s'agissait de quelques millisievert dans la zone proche du réacteur et chez nous encore moins. Si maintenant chez nous, on observe des effets, ce qui est le cas, alors on dit que cela ne peut pas provenir d'un rayonnement radioactif.

Annie Thébaud-Mony : Deux petites remarques par rapport à ce débat.

  • La première, c’est qu’on sait que le cancer n’est pas un évènement à cause unique, surtout que ce n’est pas « une cause, un effet ». C’est un processus ; c’est une histoire et je crois que maintenant dans le domaine du cancer, tout le monde considère que tout cancérogène peut avoir contribué à la survenue du cancer qui se présente chez une personne donnée sans qu’on puisse réellement dire c’est tel ou tel cancérigène. Donc, je suis très gênée quand j’entends dire que ce ne peut pas être tel évènement. On sait que la radioactivité a une cible en particulier qui est la thyroïde. Dire que les cancers de la thyroïde qu’on a vus en Europe depuis Tchernobyl n’ont rien à voir avec Tchernobyl ; j’estime que c’est quelque chose qui n’est pas scientifiquement recevable. Ça, c’est la première considération.
  • La deuxième, c’est par rapport à la question de la mesure de la dose etc…, il y a tout ce débat autour des leucémies, où on dit : «ça ne peut pas être lié à la radioactivité parce que d’après les modèles»… Moi, ce qui me frappe, c’est que maintenant, cela fait 20 ans que je travaille sur la population des travailleurs en centrale, qui supporte 80% de l’exposition en centrale, que ce soit au niveau de l’irradiation ou que ce soit au niveau de la contamination. Comment se fait-il qu’on ne se soit pas donné les moyens de faire un travail de recherche sérieux sur cette population pour laquelle on mesure les expositions, pour laquelle on pourrait garder les informations sur les contaminations, puisque tout travailleur qui est contaminé passe obligatoirement une anthropogammométrie. Si c’est une contamination interne, il est normalement suivi pour voir s’il y a élimination des radioéléments. Donc, on a là une source de travaux de recherche qui, malheureusement jusqu’à aujourd’hui, n’ont pas vu le jour. Et ce n’est pas faute de les avoir demandés puisque avec le groupe de médecins du travail avec lequel on a commencé à travailler sur ces questions-là à la fin des années 80, cela a été une proposition constante depuis 20 ans.

Marc Molitor : Merci. Roland Desbordes de la CRIIRAD.

Roland Desbordes : Merci, je dois intervenir cet après-midi mais je voulais intervenir quant à ce que j’ai entendu ce matin par rapport à Tchernobyl et au problème des pathologies. Cela a été très bien expliqué par Michel Fernex, toujours avec beaucoup de pédagogie. Voici ce qui m’étonne : c’est que nous, en France, on pense que l’on connaît évidemment le problème comme vous en Belgique mais cela a été vécu plus dramatiquement en France par le fait que l’information ait été très caricaturale par rapport à Tchernobyl. Le nuage qui s’arrête aux frontières, cela n’a pas été dit comme ça mais tout concourt à ce que ce soit passé ainsi ; en tout cas, on a tout fait comme s’il s’était arrêté à la frontière. C’est vrai, mais cela a été l’épisode il y a 26 ans. Aujourd’hui, ce serait autrement. On aura l’occasion d’en parler tout à l’heure. Par contre, cet épisode sur la France a amené un certain nombre de malades à porter plainte contre l’Etat français. Se pose la question, et cela a été présenté ce matin, quel est l’excès du cancer de la thyroïde en France ? On a présenté des chiffres en disant qu’il y en a plus en Normandie qu’en Alsace. J’aimerais savoir d’où sortent ces chiffres parce que cela c’est du n’importe quoi ; moi, je suis scandalisé quand je vois ce genre de truc. Il faut savoir qu’en France, il n’y a pas de registre national des cancers de la thyroïde , alors d’où sortent ces chiffres ? Ils sortent d’un chapeau, je suis désolé. Il n’y a pas d’études faites sur l’ensemble de la France. Les Corses demandent depuis 25 ans une ouverture d’un registre des cancers de la thyroïde sur la Corse et ne l’ont toujours pas. Mieux, je dirais qu’avec la plainte qui a été déposée par la CRIIRAD et les malades de la thyroïde en mars 2001, qui a amené une instruction sur d’abord les mensonges de Tchernobyl, ce qui a été reconnu par la justice française qui a abouti à la mise en examen du professeur Pellerin, il ne faut quand même pas l’oublier, en 2006, c’est tout de même intéressant. L’état est intervenu: Mr Pellerin a été mis en examen pour tromperie sur la marchandise, pas pour plus que ça, pas pour mise en danger de la vie publique ; et au bout de plusieurs années d’intervention de son avocat, payé par l’Etat français, eh bien, il a été totalement disculpé, en non-lieu général. En gros : « oui, il y a eu tromperie sur la marchandise mais ce n’est pas grave puisqu’ il n’y a pas de victimes. » Parce qu’effectivement, la justice n’a pas pu démontrer qu’il y avait un excès de cancers de la thyroïde sur la France qui pouvait être attribué directement à Tchernobyl. Puisque vous savez que la justice veut des preuves de liens de causalité fortes et pas des présomptions. Eh bien alors oui, c’est perdu d’avance pour toutes les causes sanitaires où on parle de cancers. Heureusement, je pense qu’il y a des choses qui évoluent aujourd’hui. Mais moi, ce qui me scandalise, ça je savais que c’était difficile, mais je suis persuadé, et on a toutes les preuves et c’est pour cela qu’on ne s’arrêtera pas là, nous les plaignants, parce que la cause a été jugée en septembre dernier, non-lieu général. Tchernobyl, en France, la page est tournée. On n’en reparlera plus sauf si nous, nous revenons à la charge. On estime que pour ne pas que la vérité sorte sur Tchernobyl, et ça on a des preuves, que le refus de faire ces études, le refus de l’Etat de mettre les moyens à la recherche de cette vérité que tout le monde demande, cela a été organisé par l’Etat français. Merci.

Marc Molitor : Patrice Gilly avait demandé la parole depuis un certain temps.

Patrice Gilly : Je serai très bref. C’est un peu en lien avec ce qui a été dit. Mr de Saint- Georges nous a présenté un tableau avec des valeurs exprimées en Becquerel, je voudrais savoir s’il y a des contrôles qui s’effectuent en termes de doses absorbées, en millisievert ? Et je voudrais savoir aussi si les abords des centrales nucléaires en Belgique sont particulièrement contrôlés et si on fait des mesures comparatives lorsque la centrale tourne à plein rendement ou lorsqu’elle est en révision et que des tranches sont arrêtées ?

Marc Molitor : Monsieur de Saint-Georges, Monsieur Samain, rapidement parce que je vais devoir lever la séance.

Mr Samain : Oui, je vais répondre. Autour des centrales nucléaires belges, il y a eu une étude épidémiologique très poussée il y a quelques années et qui est d’ailleurs poursuivie. Curieusement, je vais encore en remuer plus d’un parmi l’assemblée mais les résultats ont montré qu’il y avait une incidence nettement moindre chez les travailleurs du nucléaire que dans la population normale. Cela a été reconnu au niveau mondial comme étant le « Healthy work effect ». Etant donné que quand on compare les gens qui travaillent dans le nucléaire, c’est une catégorie sociale qui a des moyens, qui vit bien, qui a les soins de santé et si vous comparez cela avec la population environnante là où vous avez un échantillon beaucoup plus large, il se fait que vous ne comparez jamais les mêmes populations. Et c’est pour cela que quand vous regardez les résultats des tests de santé des travailleurs du nucléaire, en général vous avez une incidence moindre. Merci.

Marc Molitor : Je suis obligé par les organisateurs de mettre fin au débat. Il y a un ensemble de considérations qui ont été rapportées en réponse à la question de Gilbert.

Un intervenant : Je voudrais encore juste faire une remarque.

Marc Molitor : Très brève alors.

Un intervenant : Je ne suis pas du tout d’accord avec notre ami Roland Desbordes. Il accuse le gouvernement français, c’est bien mais qui conseille le gouvernement français ? Alors je vais vous apporter un témoignage. En 1974, j’étais dans un groupe interministériel qui s’occupait de déchets atomiques, et on a fait parler les spécialistes de radioprotection au début du travail du groupe pour qu’on sache quel était le problème. Le professeur Pellerin était l’un des 3 intervenants. Il a dit en gros : « Il ne faut pas prendre trop de précautions pour la question de l’énergie atomique parce que cela va nuire au développement de l’énergie atomique qui est une bonne chose et favoriser le charbon. » là, on rejoint Mr de Saint-Georges. Alors, je suis allé le voir à la fin de la séance. J’ai fait une question orale. J’ai dit « pour évaluer les risques, on a une population de travailleurs dans le nucléaire ; est-ce qu’on a des statistiques sur les conséquences pour leur santé. Il faudrait en faire ». Il n’a pas répondu. Il est venu me voir à la sortie puis il m’a dit : « Vous êtes fou, pourquoi faire des recherches puisqu’on ne trouvera rien ». Et ce sont ces gens-là qui déterminent la législation. Merci.

Applaudissements.

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Intervention d'Annie_Thebaud-Mony
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Intervention d'Inge Schmitz
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Intervention d'Inge Schmitz (version française)
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Intervention de J.M. Pirotton
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Vers l'extinction des espèces animales à Tchernobyl

Le rôle de la radiophobie et le film d'Arte “Tchernobyl : Une histoire naturelle”
Michel Fernex, 24 mars 2011

Rappel du film (± 298 Mo):
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    Michel Fernex

Pour que le nucléaire prenne un nouvel essor, il faut effacer Tchernobyl. Déjà en 1958, un groupe d'étude de l'Organisation Mondiale de la santé (OMS Série Rapport Technique 151) prônait l'ignorance pour permettre à l'industrie nucléaire de proliférer sans rencontrer d'opposition dans la population. Pourtant, cette démarche était fondamentalement contraire à la Constitution de l'OMS, qui impose à cette organisation“ d'aider à former, parmi les peuples, une opinion publique éclairée” (Documents Fondamentaux OMS Genève).

En 1956, les cinq puissances nucléaires installaient l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) au sommet de la hiérarchie de l'ONU, sous leur surveillance directe. En 1959, l'OMS signait l'Accord (WHA 12/40) qui la soumettait dans le domaine du nucléaire à l'AIEA dont le premier objectif statutaire est “d'accélérer et d'accroître la contribution de l'énergie nucléaire à la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier”.

Après l'explosion du réacteur, les isotopes radioactifs ont été propulsés en hauteur par la chaleur de l'incendie. Les vents les ont dispersés sous forme de poussières ou nanoparticules dans les fumées ou de gaz pouvant s'élever très haut. Certains nuages ont fait le tour de l'hémisphère Nord de notre planète en guère plus d'une semaine, laissant sur les pays des empreintes radioactives. La majorité des retombées ont atteint l'URSS, l'Europe centrale et la Turquie; 50% restent sur les trois nouvelles républiques voisines du réacteur: le sud-ouest de la Fédération de Russie, l'Ukraine et le Belarus, qui est le plus contaminé.

Contrairement au Bélarus et à la Fédération de Russie qui ignorent ou minimisent les dommages sanitaires engendrés par l'explosion du réacteur, l'Ukraine informe périodiquement la presse sur l'état de santé de ses populations. Son ambassade à Paris a fourni le 26 avril 2005 les chiffres suivants: 3,5 millions d'Ukrainiens ont été fortement irradiés, parmi eux, 1,3 millions d'enfants. 160.999 citoyens ont été évacués; et on compte dans leurs rangs 84,7% de malades. Le gouvernement indique qu'il y a 89,85% de malades dans les familles qui demeurent dans les zones contaminées. Le suivi médical de ces populations, montre que chaque année la proportion de malades s'accroît 1)

La radiophobie

La “radiophobie” est le terme réinventé il y a dix ans, pour tenter de supprimer de la mémoire des peuples toute les anomalies ou pathologies qu'entraîne Tchernobyl. Chacun devrait faire pénétrer dans son cerveau que ces maux sont le fruit de la peur des rayonnements et du stress causé par les informations alarmantes propagées par les médias. Tous doivent s'efforcer de croire que les invalides qui coûtent si cher à l'Ukraine sont dus à la “radiophobie”. La “radiophobie” causerait le vieillissement précoce, les cancers et les leucémies, les décompensations cardiaques chez les hommes jeunes, les maladies neuro-psychiques, endocriniennes, ophtalmologiques, infectieuses ou autoimmunes comme le diabète grave du petit enfant et la maladie de Hashimoto, de même que l'augmentation des malformations congénitales et de la mortalité prénatale que les médecins sur le terrain attribuent aux radionucléides artificiels du réacteur de Tchernobyl. C'est ce que tente de nous enseigner l'AIEA.

Comme il est peu vraisemblable que la “radiophobie” soit transmissible aux animaux sauvages, il semble judicieux de profiter des recherches scientifiques entreprises autour de Tchernobyl pour mesurer l'impact des radiations sur la faune. En effet, ces animaux sauvages dans un rayon de 30 km autour de Tchernobyl souffrent moins du stress qu'ailleurs, du fait de l'interdiction totale de la chasse depuis 25 ans dans cet espace. Les médias n'ont pas de prise sur les espèces sauvages et les humains ont déserté les 2 044 km carrés entourant le réacteur détruit. Dans ce vaste espace protégé, les animaux sont à l'abri des hommes et ne risquent pas de succomber à des accidents de la circulation. Ils ont rapidement appris que la chasse n'y était jamais pratiquée.

Cette zone d'exclusion fait l'objet d'études dont on parle peu. Ce silence permet à l'AIEA et l'UNSCEAR de rassurer les Nations Unie, suite au Forum 2006, en rapportant des anecdotes et négligeant ces travaux scientifiques réalisés sur place. Ainsi les gouvernements réunis par l'ONU apprennent que cet espace est devenu un paradis naturel pour les bêtes qui s'y reproduisent allègrement. Les gouvernements semblent ignorer les publications en anglais que les chercheurs sur le terrain à Tchernobyl publient régulièrement dans de bonnes revues anglo-saxonnes. Les pays représentés à New York envisagent de créer une zone touristique qui deviendrait un Parc National sur le territoire qui entoure le réacteur. Au centre de ce Parc d'Attraction, on construira un monument géant, comparable aux pyramides d'Egypte. Beaucoup d'experts considèrent ce deuxième sarcophage comme totalement inutile, mais il coûtera 700 millions de dollars et le duo Bouygues-Vinci bénéficiera de cette somme payée par les nations.

Pour défendre l'idée de l'exploitation commerciale de ces paysages idylliques, de ce “paradis onusien pour les bêtes sauvages autour de Tchernobyl”, un film a été diffusé par la chaine binationale ARTE:

“Tchernobyl, une histoire naturelle?”

Le titre contient une interrogation qui devrait inciter les spectateurs à élucider l'énigme que ce reportage pourrait révéler. Cependant les images de divers animaux filmés près de Tchernobyl permettent momentanément d'oublier les quelques 9 millions de victimes humaines des retombées radioactives qu'évoquait en 2001 Kofi Annan, Secrétaire Général des Nations Unies. Il prévoyait que ce chiffre pourrait augmenter 2)

Ce documentaire sur la faune sauvage de Tchernobyl aurait permis d'illustrer les problèmes de survie des espèces animales, car les travaux résumés ci-dessous montrent que toutes souffrent, au même titre que les centaines de milliers d'humains qui habitent encore sur de vastes territoires contaminés. En effet, les familles des communautés rurales demeurent en permanence soumises à des faibles doses de rayonnements ionisants, surtout internes, suite à la consommation d'aliments contaminés. Les habitants des villages sont les principales victimes car ils récoltent les petits fruits et les champignons très abondants, partout gratuitement disponibles dans la nature. Ils produisent eux-mêmes leurs légumes et leur lait produit au village. Ces aliments sont encore chargés de radionucléides artificiels comme le radiocésium (Cs-137), le strontium (Sr-90) ou des dérivés de l'uranium.

Fallait-il que ce documentaire occulte en grande partie les difficultés que rencontrent depuis 25 ans les animaux chroniquement irradiés pour se reproduire? Le film a montré certains obstacles que rencontrent les hirondelles, oiseaux qui ne passent guère plus de la moitié de l'années à Tchernobyl, le reste de leur temps étant consacré aux migrations et à l'hivernage en Afrique. Cette séquence a donné l'impression aux spectateurs que les hirondelles constituent une exception pour la faune et non la règle sur ce territoire

Le film a été encore plus superficiel, quand il a été question des petits rongeurs forestiers. En effet, l'image s'attarde à plusieurs reprise sur un homme qui piège des campagnols et des mulots et prétend que ces animaux abondent et se portent bien dans ce milieu fortement contaminé. Puis cet homme se vautre pour sa sieste sur un sol forestier dont on nous laisse entendre qu'il est très radioactif. Cette provocation est complétée par l'image d'un vieux monsieur, le seul sujet qui vive illégalement dans cette zone particulièrement contaminée, en train de consommer des produits de son potager. Il aurait été instructif de rappeler aux spectateurs que cinq cent milles enfants sont encore contraints de consommer des aliments contaminés par les radionucléides de Tchernobyl, et que 80% d'entre eux sont malades.

Dans ce contexte, des images de chevaux des steppes de Mongolie lâchés à Tchernobyl, contribuent à la désinformation.

Revenons aux rongeurs des forêts de cette région que des chercheurs russes et biélorusses ont étudiés dès 1986. Exposés aux radiation des premiers jours après l'explosion, une partie des rongeurs sont morts des suites du choc radiologique initial. On parle de choc d'iode, du fait de la très haute proportion d'iode-132 les premiers jours, suivi par l'iode-131 qui reste dominant pendant quelques semaines, accompagné dès le début par cent autres radionucléides. Irina Pelevina note que les rongeurs survivants sont devenus hypersensibles aux rayonnements artificiels, même à très faibles doses. Pelevina montre que c'est aussi le cas aussi pour les enfants. Elle trouve chez les rongeurs, comme chez les enfants un faible pourcentage de sujets résistants 3). Dans la nature, la mort des sujets les plus sensibles, peut faire émerger des lignées de rongeurs résistants. L'administration soviétique sélectionnait pour le travail dans l'industrie nucléaire, un personnel relativement résistant aux rayonnements ionisants.

L'arrêt du financement des recherches a obligé d'interrompre ces études à Tchernobyl car ce sujet ne convenaient ni aux autorités ni à l'AIEA, la principale source de financement dans ce domaine au Belarus. Bien des publications ont été censurées, même les actes de la conférence sur les accidents nucléaires, conviée à Genève par l'OMS, du 24 au 27 novembre 1995. Ce congrès avait réuni trois ministres de la Santé et 700 médecins et experts. Les participants ont été surpris que les actes qui rassemblaient plus de cent travaux, promis pour mars 1996, ne leur parviennent jamais. Le Dr Hiroshi Nakajima, ancien Directeur Général de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui avait organisé cette conférence, explique en direct à la Télévision Suisse Italienne, en 2001, que la non-publication des actes est due aux textes juridiques qui lient l'OMS à l'AIEA 4).

Les équipes du laboratoire de génétique du Prof. Rose Goncharova ont suivi les rongeurs de Tchernobyl sur 22 générations, soit de 1986 à 1996. Pour mettre en évidence une augmentation des mutations chez les foetus il faut disséquer les femelles, et comparer leur génome avec celui des foetus. C'est ainsi que l'augmentation de la fragilité du génome, de génération en génération, a été démontrée. Les animaux et leurs descendants sont ainsi génétiquement fragilisés 5). Ce n'est qu'au bout de 20 générations, qu'une sélection naturelle des lignées de campagnols plus résistants au stress oxydatif induit par les rayonnements, débouche sur un certain équilibre dans cette population de campagnols. Cependant après 10 à 15 générations, les généticiens constatent de plus en plus de foetus morts dans l'utérus maternel. Cette augmentation est statistiquement hautement significative 6). Parler de la bonne santé de ces rongeurs, après en avoir saisi un avec deux doigts, comme cela a été montré dans le film, n'apporte au spectateur qu'une information inexacte: sans autopsies des rongeurs, cette forte mortalité passe inaperçue.

Goncharova montre que les zones les plus contaminées par Tchernobyl, ne sont pas les seules qui constituent un danger pour la faune. Jusqu'à 330 km du réacteur, les campagnols présentent encore, mais plus progressivement pendant les dix années d'étude, une augmentation des mutations de génération en génération. Cette augmentation est due à l'instabilité génomique probablement initiée par le choc d'iode, puis entretenue et aggravée par une très faible irradiation persistante. Transposé chez les humains, 20 générations correspondent à 3 ou 4 siècles.

A 200km de Tchernobyl, dans une zone où les retombées radioactives ont rapidement baissé à la surface des sols, Goncharova avec Sloukvine, un biologiste spécialisé dans l'élevage industriel des carpes, étudient la reproduction de ces poissons dans des étangs alimentés par une eau impeccable. On retrouvait une activité spécifique de Cs-137 d'à peine un curie par km carré, uniquement dans la vase du fond des étangs. Pourtant 70% des oeufs fécondés des carpes donnaient naissance à des larves informes, dont les cellules présentaient beaucoup d'anomalies et le développement cessait. Chez les alevins qui ont survécu, Sloukvine trouve en automne de multiples malformations de la bouche, des nageoires, du squelette ; les opercules peuvent manquer. Il faut aller à 400 km de Tchernobyl pour trouver des jeunes poissons normaux dans les élevages 7).

Bon sujet pour un reportage cinématographique

Grâce à la présence de A.P. Møller, du CNRS à l'Université Paris Sud et de T.A. Mousseau de l'Université de South Carolina, Columbia, USA, qui travaillent autour de Tchernobyl depuis plus de dix ans, un réalisateur indépendant aurait eu la possibilité de choisir des sujets à filmer sur la base des travaux réalisés ou en cours. Ces travaux concernent les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les batraciens, ainsi que des invertébrés, comme les insectes et les araignées.

Dans leur réponse à des critiques de personnes sans expérience propre dans ces domaines, l'équipe de Møller et Mousseau est amenée à les éclairer en leur expliquant la portée de leurs travaux. Ils expriment leur surprise que d'autres recensements de la faune avec un suivi de quelques années manquent partout ailleurs. Ils notent que cette carence touche aussi le suivi des populations humaines 8).

Pour les trois pays voisins de Tchernobyl, l'Ukraine constitue dans une certaine mesure une exception en ce qui concerne le suivi médical des populations. Pour des cohortes de victimes des bombes atomiques au Japon, le suivi avait débuté peu après le départ des Américains, et a duré plus de 60 ans. Il est enfin question de commencer ce type de suivi à Tchernobyl, avec un retard de 25 ans…

Déclin de la faune sauvage.

Avec des collaborateurs venus de nombreux pays, Møller et Mousseau réalisent des inventaires quantitatifs pour des vertébrés et pour des arthropodes, insectes pollinisateurs, papillons et bourdons, végétariens, sauterelles, et prédateurs, taons et araignées. Sur la base de protocoles clairs, ils répètent les comptages pendant quelques années consécutives, pour valider les résultats. En outre des spécialistes étudient les mécanismes qui réduisent la survie des animaux irradiés et multiplient les échecs lors de la reproduction. Ils montrent en particulier que les bêta carotènes, la vitamines A et E sont des antioxydants protecteurs, mais que les radicaux libres ou peroxydes que génèrent les rayonnements épuisent la capacité des bêta carotènes de prévenir ou rapidement réparer les dommages dans les cellules. La perte des bêta carotènes passe aussi par la mue annuelle du plumage dont la couleur vive repose sur ces caroténoïdes. À cette perte s'ajoute celle consécutive à l'effort et au stress qu'impose la migration. En outre, les femelles enrichissent leurs oeufs en bêta carotènes 9).

Les recensements des équipes de Møller et Mousseau ont lieu prioritairement sur les 2 044 km carrés évacués par les humains en 1986, mais ouverts sur l'extérieur pour toute la faune. Cet espace constitue leur laboratoire de recherche. Au début, H. Ellegren venu de Suède, avait déjà défini une zone de contrôle sur un territoire demeuré relativement peu touché par les retombées radioactives de 1986, situé à Kanev au centre de l'Ukraine 10). Kanev fournit la possibilité de comparer statistiquement les données collectées dans la zone d'exclusion dont les sols sont très variablement mais parfois très fortement contaminés avec cette zone de contrôle remarquablement épargnée. Ces comparaisons renforcent la valeur scientifique des recherches.

Pour collecter sur le terrain des données exploitables, il faut connaître la biologie des espèces étudiées. Par exemple, pour les araignées on compte, par unité de surface, les toiles qui sont renouvelées la nuit. Tôt le matin, les fils sont mis en évidence par les gouttelettes de rosée. Pour tous les arthropodes l'augmentation de la radioactivité des sols entraine une réduction significative des populations 11). Pour les mammifères, on compte les traces dans la neige qui couvre cette région trois mois par an. Pour dénombrer les passereaux, il faut savoir reconnaître avec certitude une centaine d'espèces à leurs cris et surtout à leurs chants.

Indépendamment des recensements réalisées par les biologistes, des techniciens mesurent sur le sol les rayonnements artificiels alpha, bêta et gamma, là où les décomptes ont lieu. Les biologistes n'ont pas connaissance des mesures de la radioactivité artificielle. Ultérieurement, des statisticiens confronteront les inventaires et l'activité spécifique des radionucléides. Ces dernières mesures sont comparées à celles d'experts gouvernementaux ; elles coïncident.

L'absence d'autres inventaires est surprenante et explique le fait que les diplomates réunis à New York considèrent le périmètre du réacteur comme un paradis pour la faune. On raconte, à titre de preuve, l'arrivée dans ce site de l'élan, de l'ours et du loup qui n'étaient pas présents avant l'explosion. Le film montre ces espèces de grande taille (très peu d'images de loups, mis à part des passages flous pris la nuit avec l'éclairage infra-rouge), qui ont trouvé un refuge dans ces 2 044 km carrés abandonnés par les humains. Il n'y a pas de véhicules qui circulent, pas de chiens ni autres animaux domestiques et avant tout pas de chasse sur ce territoire. Se réfugier dans un tel espace protégé est un comportement qu'on observe dans toutes les réserves intégrales.

Pour les oiseaux, les chiffres fournis par les ornithologues comportent deux dimensions: d'abord le nombre d'espèces (biodiversité), puis pour chaque espèce le nombre d'individus ou de mâles chanteurs, dans des milieux donnés. Pour la corrélation statistique la radioactivité du milieu est exprimée en logarithme des µgray/h 12), 13). Pour toutes les espèces, l'augmentation de la radioactivité au sol va de pair avec une fonte des l'effectifs. Les différences entre les relevés réalisés à Tchernobyl et ceux réalisés à Kanev sont hautement significatives (p>0,0001).

Le recensement des oiseaux repose sur 731 postes d'écoute espacés de 75 mètres sur le terrain pour des comptages entre mai et juin, pendant 4 années consécutives, 2006 à 2010. Dans les zones dangereuses, l'observateur est équipé d'une protection. Pour voir et entendre, l'ornithologue travaille sans le casque. À chaque poste, il précise le nombre d'espèces d'oiseaux chanteurs, et le nombre de sujets observés ou entendus par espèce. (Ceci dit passant, l'image de cet expert de l'université Paris Sud portant une combinaison de protection aurait été plus utile que la longue présentation du poseur de pièges pour rongeurs qui se vautre pour sa sieste sur le sol contaminé.) La biodiversité et l'abondance des oiseaux baissent dans toutes les zones plus radioactives, sans bien comprendre les mécanismes qui les éloignent. Ces recensements sont toujours à double insu: l'ornithologue n'a pas connaissance du niveau de la radioactivité du sol de chacun des postes d'écoute. Les mesures des rayonnements alpha, bêta et gamma sont réalisées par des techniciens qui ignorent le résultat obtenus par les biologistes.

L'observation et le baguage ont permis d'étudier les 127 espèces d'oiseaux les plus communes à Tchernobyl. Les données concernant les effectifs et la longévité reposant sur le baguage et la recapture des oiseaux, sont comparées avec ce que l'on note à Kanev, qui fournit des résultats semblables à ceux qui sont connus à l'ouest de l'Oural 14). Les résultats cumulatifs de ces études à Tchernobyl montrent une réduction du nombre d'espèces, une baisse des populations d'oiseaux quand la radioactivité des sols augmente, et un raccourcissement de la durée de vie. Les différences sont hautement significatives. La probabilité calculée par le t-test est de p<0,0001.

L'impact négatif des rayonnements ionisants sur ces facteurs, abondance, biodiversité et longévité ont partout été retrouvés.

L'extinction des hirondelles de Tchernobyl 15)

Les résultats de six années de recherche sur les hirondelles peuvent être résumées ainsi: Le baguage des hirondelles et le suivi l'année suivante lors du contrôle des bagues, montre qu'à Tchernobyl seulement 28% des hirondelles reviennent, alors qu'à Kanev on en recapture 40% baguées l'année précédente. Les différences quantitatives dépendent directement de la contamination radioactive du lieu de capture. À leur arrivée après la migration, les hirondelles de Tchernobyl et de Kanev ont un poids identique. Pourtant, en moyenne, les nichées produites à Tchernobyl sont réduites de 7%, les couvées comptent 14% d'oeufs en moins, il y a 5% de moins d'éclosions par couvée, si on les compare à celles de Kanev. Si l'on rapporte les données venant de différentes colonies aux mesures de la radioactivité des sols, on constate l'impact négatif sur la reproduction d'une élévation de la radioactivité.

23% des hirondelles femelles de Tchernobyl ne se reproduisent pas (absence de la plaque incubatrice) alors qu'à Kanev comme en Europe centrale, les femelles qui ne couvent pas représentent guère plus de zéro % des effectifs. Le film a montré que chez des mâles, le sperme était parfois inapte à la fécondation 16). Il est donc justifié de demander comment les colonies survivent encore à Tchernobyl. La réponse, c'est que l'attrait de sites favorable à l'installation de nids, et qui au printemps sont partiellement abandonnés par les hirondelles autochtones, entraîne chaque années l'invasion d'hirondelles de passage.

Ce qui touche les hirondelles concerne les autres espèces. Par exemple, les altérations du plumage des hirondelles qui est plus terne que celui des hirondelles ailleurs en Europe, est retrouvé chez des espèces très différentes: l'hirondelle de cheminée, le rouge-queue noir, le moineau domestique ; la première espèce hiverne au sud de l'équateur, la seconde autour de la Méditerranée et le moineau est sédentaire 17).

Des résultats ont été diffusés par la BBC par Matt Walker sous le titre de “Les oiseaux de Tchernobyl ont un petit cerveau”, il est question de “harmful legacy”: l'héritage, c'est un volume crânien réduit chez 550 oiseaux répartis sur 48 espèces, qui sont nés l'année précédente à Tchernobyl dans un environnement hautement radioactif. Ces oiseaux nés dans un milieu hautement contaminé ont un cerveau d'un volume de 5% plus petit que ce le cerveau des adultes. Ces handicapés cérébraux courent le risque de ne pas surmonter des difficultés, d'avoir des difficultés d'adaptation dans un environnement hostile, ou des problèmes d'orientation pendant les migrations. La différence est statistiquement significative http://dx.plos.org/10-1371/journal.pone.0016882 ).

La raréfaction des prédateurs 18)

Pour mesurer quantitativement la population des oiseaux prédateurs, on utilise selon l'espèce, des méthodes différentes. Par exemple, pour estimer le nombre des prédateurs d'hirondelles comme les faucon hobereaux et les éperviers, on compte les attaques de ces deux rapaces le matin où l'on réalise le baguage de la colonie d'hirondelles. Le dérangement des couples chargés du nourrissage des petits, fait tourbillonner et crier toutes les hirondelles au dessus de la colonie. La fréquence des attaques des rapaces dans différentes colonies est comparée. On constate qu'il y a moins d'attaques de prédateurs au dessus des colonies implantées sur des terres hautement contaminées, qu'autour de colonies d'importance égale, mais dans un environnement avec moins de radionucléides sur le sol. Le territoire contrôle de Kanev fournit des chiffres normaux pour des colonies dans un milieu radiologiquement propre. On peut interpréter ces résultats, comme étant la conséquence de la stérilité des rapaces qui consomment des proies radioactives et n'ont donc pas de progéniture à nourrir au printemps.

Pour les prédateurs des petits rongeurs, on parcourt à plusieurs reprises des trajets routiers déterminés en comptant les rapaces proches de ces axes ou les franchissant dans un sens. Les secteurs fortement radioactifs ne retiennent guère les buses variables et les faucons crécerelles, alors que les effectifs augmentent dans les régions peu contaminées. Ces différences, liées à la radioactivité des milieux, sont statistiquement significatives. Tant que les proies, campagnols et mulots n'ont pas été comptés, on serait tenté de rapporter la rareté des prédateurs à un nombre réduit de proies, ce qui est la règle en biologie. Cependant, à Tchernobyl une autre explication reste possible: les proies excessivement radioactives sont devenues toxiques pour les prédateurs qui n'ont, en conséquence, pas de progéniture à nourrir, comme ce fut le cas dans les années 60 avec le DDT qui fit presque disparaître le faucon pèlerin d'Europe.

En 2011, Møller et Mousseau rassemblent les données qu'ils ont accumulées durant 15 ans sur l'ensemble du territoire étudié, et cela pour tous les taxons. Il s'avère que des mammifères aux insectes on retrouve sans exception que plus la radioactivité artificielle du sol est élevée, moins l'espèce est représentée 19) Dans un milieu naturel ouvert, l'arrivée d'animaux venant des territoires voisins évite l'extinction définitive des espèces.

Conclusion et commentaire sur le film

L'histoire naturelle de Tchernobyl aurait dû être ce qui se déroule dans la nature dans la zone d'exclusion de 30 km de rayon autour du réacteur atomique détruit en 1986. Des chercheurs encore sur place ont consacré des années à l'étude de la faune et au suivi de différentes espèces. En réalisant un bon documentaire, un cinéaste indépendant aurait pu faire profiter les spectateurs de découvertes importantes faites dans ce laboratoire à ciel ouvert. Il pouvait faire appel au naturaliste du CNRS de Paris Sud, qui travaille sur le terrain depuis plus de dix ans. Avec la collaboration de spécialistes de nombreux pays, Møller & Mousseau décrivent l'impact des rayonnements ionisants sur l'ensemble de la faune. S'en tenir à deux rongeurs médiocrement étudiés sur le terrain et présenter de façon assez confuse ce qui se passe chez les hirondelles, comme si cette espèce était l'exception et non la règle, c'est insuffisant. Volontairement insuffisant.

Pour le monde végétal, le film nous apprend que les pins sont vulnérables, et les bouleaux moins, ce qui permet à cette espèce pionnière d'envahir de nombreux espaces, y compris la ville abandonnée de Prypiat. Les fourrés de bouleaux sont d'une grande pauvreté à côté des forêts qui accompagnent les rivières et les fleuves du Bélarus et de l'Ukraine. Il faudra des siècles pour qu'une forêt digne de ce nom renaisse autour de Tchernobyl.

Les spectateurs auront résolu l'énigme proposée par le titre du film. Ils auront découvert la cause de la médiocrité de l'information livrée. À quoi sert cette permanente accumulation de mensonges par omission dont est composé le scénario? A qui rapporte le crime? Certes, le réalisateur n'est pas le premier bénéficiaire.

Retenons que le principal objectif statutaire de la puissante agence de l'ONU, l'AIEA, c'est “l'accélération de l'augmentation de la contribution de l'énergie atomique pour la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier”. De toute évidence, ses membre comme tous ceux qui touchent indemnités ou salaires de cette institution ne peuvent être que juge et parti face aux problèmes que soulèvent les victimes des accidents nucléaires, principalement quand il s'agit d'humains. Mais l'AIEA est à nouveau contrainte par ses statuts d'étendre la propagande pro-nucléaire dont elle a la charge, en masquant la souffrance de la faune et en inventant des slogans comme “les animaux se sont rapidement remis du choc radiologique qui a suivi l'explosion de 1986. Ils prospèrent magnifiquement”. L'AIEA ne peut plus se servir de la “radiophobie” dont elle a déjà tellement abusé. Les biologistes constatent que de vastes espaces demeurent impropres à la survie de nombreuses espèces; seule la permanente recolonisation par des animaux venant de l'extérieur, comme chaque printemps les oiseaux migrateurs ou erratiques, permettent le maintien d'une vie maladive dans ce milieu contaminé.

L'AIEA, l'agence la plus haut placée dans la hiérarchie de l'ONU, dépendant directement du Conseil de Sécurité, soutient le lobby de l'atome qui pour accélérer son accroissement, doit à tout prix nier la vérité sur les conséquences de Tchernobyl pour la santé de la faune comme pour celle des humains.

Michel Fernex

20 rue Principale, F-68480 BIEDERTHAL
Association “Enfants de Tchernobyl Belarus”
65, Quai Mayaud, 49400 SAUMUR

1)
L'Ambassade d'Ukraine à Paris fournit le 26 avril 2005 aux autorités et à la presse les chiffres suivants; L'accident de Tchernobyl a sévèrement irradié 3,5 millions d'habitants dont 1,3 millions d'enfants. 169.999 Ukrainiens ont été évacués et 89,85% d'entre eux sont malades. Chez ceux qui vivent encore dans les zones contaminées, 84,7% sont malades. Le suivi médical montre que la proportion des malades augmente, année après année. En 2004, 94,2% des liquidateurs étaient malades. L'Ukraine considère que 2.646.106 citoyens ukrainiens sont des victimes de l'accident.

2)
Kofi Annan, Secretary General of the United Nations, Foreword of Chernobyl a Continuous catastrophe. The OCHA report to the United Nations, 2000. Zupka D. OCHA-representative at the international Conference co-organized by the WHO, in Kiev, 14, 08, 2001.

3)
Pelevina Irina & Titov L. Témoignage et rapport illustré, in Tribunal Permanent des Peuples; TCHERNOBYL, Conséquences sur l'environnement, la santé et les droits de la personne. Vienne, 12-15 avril 1996. Tribunal Permanent des Peuples. Paris Ecodif, ISBN 3-00-001534-5, 1996

4)
Hiroshi Nakajima en direct à la Télévision Suisse Italienne, déclare que la non-publication des actes des Conférences Internationales de l'OMS en novembre 1995, est due aux liens juridiques qui lient l'OMS à l'AIEA, Film de Tchertkoff W. & Andreoli E.: Mensonges nucléaires. 2001

5)
Goncharova R.I et al. Transgenerational accumulation of radiation dammage in small mammals chronically exposed in Chernobyl fallout. Radiat Environ Biophys 45: 167-177, 2006 / Ryabokon N.I. & Goncharova R.I. Transgenerational accumulation of radiation damage in small mammals chronically exposed to Chernobyl fallout Genetic processes in chronically irradiated populations of small mammals. Environmental Management and Health. no5,11: 443-446 , 2000

6)
Ryabokon N.I., Smolich I.I., Kudryakov V.P. & Goncharova R.I. Long-term development of the radionuclide exposure of murine population in Belarus after the Chernobyl accident. Radiat Environ Biophys 44: 169-181, 2005

7)
Goncharova R.I. & Sloukvine A.M. Study on mutations and modification variability in young fishes of Cyprinus carpio from regions contaminated by the Chernobyl radioactive fallout. In Russian-Norwegian Satellite Symposium on Nuclear accidents, Radioecology and Health , Abstract p. 27-28 October, 1994

8)
Møller A.P., Mousseau T.A. & de Koe F. Anecdotal and empirical research in Chernobyl Invited Reply Biology Letters do:10.1098/rsbl.2007.0528 p 1-2.

9)
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Intervention de Luc Michel
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Intervention de Roland Desbordes
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Intervention de Michel Sonk
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Intervention de Louis de St Georges
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Intervention de Inge Schmitz
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